Mon discours lors du débat sur la vie associative


Nous allons aujourd'hui parler d’un secteur dans lequel des millions de travailleurs, salariés comme bénévoles, donnent de leur temps, de leur sueur, de leur cœur. Nous allons parler d’un secteur qui tient le pays debout. Je parle du secteur associatif.   

Les assos font vibrer le pays, le grandissent, le réparent. Les asso c’est l’aide à domicile de nos grands-parents, c’est le club de basket de la petite dernière. C’est l’épicerie sociale qui aide les gens dans la galère, c’est le club de loisirs créatifs, c’est le Noël du Secours populaire, le loto dans le gymnase, l’asso de pêche et le club de vélo. 

Et pourtant, “ça ne tient plus” : voilà sous quel mot d’ordre des milliers d’associations partout dans le pays se sont mobilisées en octobre dernier. Ça ne tient plus. 

Ça ne tient plus parce qu’elles sont progressivement lâchées par les pouvoirs publics. Dommage collatéral ou cible direct des politiques d’austérité, nombre d'entre elles sont en train de mourir. 

Un tiers des associations employeuses dit rencontrer des problèmes de trésorerie. 45% des subventions attribuées sont en baisse. Plus d’une asso sur 4 est contrainte de diminuer ses activités. 

Conséquence logique, les plans de licenciement se multiplient. Le Secours Catholique supprime 130 emplois, Unis-Cité 60, APF France Handicap environ 300 et ainsi de suite. Mais la plupart des suppressions d’emplois sont diffus sur les territoires. Dans des petites structures, ils se font en silence. On en compterait déjà plus de 10 000 en un an. 

Et ces plans de licenciements vont se multiplier. La raison ? Le dernier budget catastrophique de l’Etat. Il marque une saignée pour les associations : au moins 1,1 milliards d’euros d’économies réalisées sur leur dos pour 2026. Une baisse qui en vient après d’autres. 

La semaine dernière, le gouvernement annonçait sa volonté d’effectuer 6 milliards d’euros d’économie pour compenser le coût de la guerre au Moyen-Orient. Madame la Ministre, est-ce encore le secteur associatif qui va en payer le prix ? 

Certes, il s’agit là de choix budgétaires. Mais il s’agit aussi de choix stratégiques pour l’avenir de la nation. Nous allons entamer les débats sur la loi de programmation militaire. Alors, oui nous pouvons investir des dizaines de milliards pour améliorer notre armée, pour notre défense. Très bien. Mais que restera-t-il à défendre si toutes les associations culturelles du pays auront mis la clef sous la porte ? Que restera-t-il à défendre si toutes les associations sportives auront été dissoutes ?  Et surtout, à l’arrière, dans le pays, quelle résilience de la société si ces associations venaient à mourir ? Quelle  cohésion si les associations de solidarité, si les structures d’aide alimentaire, si tous ces derniers filets de sécurité terminent à genou ? 

Ça ne tient plus, nous disent les associations. 

Ça ne tient plus parce qu’on leur impose des méthodes déconnectées. Le financement par appel à projets devient la norme et fait perdre de l’efficacité et du sens aux projets associatifs. On nous parle de simplification, mais on multiplie les contraintes, les papiers à remplir, la moindre ligne à justifier, à évaluer et à rejustifier. 

Alors que des dizaines de milliards d’euros de cadeaux fiscaux et d’aides publiques sont accordées aux grandes entreprises sans la moindre contrepartie, sans la moindre conditionnalité, pour une micro-subvention les associations sont, elles, sommées de produire des rapports qui ne seront jamais lus,  imaginer des indicateurs d’impacts déconnectés des réalités du terrain, faire du reporting, remonter des chiffres qui ne veulent rien dire, justifier du caractère “innovant” de leur action ou produire des “livrables” que personne n’attend. 

Ce bullshit issu de la gestion néolibérale que l’Etat impose s’invite là où il ne devrait pas être : dans le quotidien des travailleurs et travailleuses de l’intérêt général. Et on a vu le résultat de l’importation de telles méthodes à l’hôpital et dans les services publics, ça les a détruit. Et désormais, ces méthodes viennent aussi empoisonner le tissu associatif.    

Parce que oui, les travailleurs et les travailleuses associatifs, les salariés et bénévoles s'essoufflent dans cette paperasse imposée inutilement et qui les détourne de leurs véritables missions. Avec les appels à projets, ils se fatiguent à faire entrer des carrés dans des ronds, à subir des calendriers et des montages financiers absurdes, à évaluer des actions qu’ils n’ont pas encore pu commencer. 

Alors, madame la ministre, si vous souhaitez des associations innovantes, faîtes signer par les ministères des subventions pluriannuels au fonctionnement et non des appels à projets. 

Si vous souhaitez des associations performantes, intéressez-vous aux conditions de travail des salariés associatifs. 

Si vous souhaitez mesurer l’efficacité des projets associatifs, financez la recherche en sciences sociales plutôt que de réclamer des mesures d’impacts construites sans rigueur, sur un bout de powerpoint. 

Et surtout, on nous parle souvent de simplification : à quand une loi de simplification de la vie associative ? 

Ça ne tient plus nous disent les assos. 

Ça ne tient plus parce qu’elles sont attaquées par des élus qui au mieux ne supportent pas la critique, au pire voit là un rempart démocratique à abattre. 

Je pense par exemple aux attaques minables, presque trumpiennes, il y a quelques mois, du président LR du département du Rhône, contre la Ligue de protection des oiseaux et France Nature Environnement, poussant cette dernière au redressement judiciaire.  

Mais parfois, ces attaques contre les libertés associatives ne viennent pas d’élus mais d’institutions. Par exemple la CAF du Calvados qui dans un courrier a reproché à onze associations d’avoir signé une tribune contre l’extrême-droite, agitant des menaces à la subvention. 

La tendance est claire et très inquiétante : les associations sont de plus en plus sommées de rester neutre, au point de créer de l’autocensure chez les salariés et bénévoles. 

Alors, petit rappel salutaire : les services publics doivent être neutres, pas les associations, et ce, même si elles touchent des subventions publiques. 

Les partis politiques, les syndicats et même Le Figaro ou Libération reçoivent de l’argent public, doivent-ils pour autant être neutres ? Bien évidemment non. C’est pareil pour les associations, elles ne sont pas neutres et elles n’ont pas à l’être.

J’aimerai que le gouvernement rappelle que le droit d’association est une liberté à valeur constitutionnelle. J’aimerai que le gouvernement rappelle très clairement aux administrations et aux élus locaux que la loi de 1901, trésor encore vivant de notre patrimoine républicain, n’impose aucune notion de neutralité ou de devoir de réserve aux associations. 

Et surtout, j’aimerai que vous abrogiez le très mal nommé Contrat d’engagement républicain. C’est depuis son instauration avec la loi contre le séparatisme de 2021 que cette injonction à la neutralité et plus largement les attaques contre les libertés associatives se sont multipliées. 

Le CER est un outil de musellement des associations. Et c’est une profonde erreur puisqu’un tissu associatif vivant, c’est un rempart contre le séparatisme. Un tissu associatif, c’est ça le réel engagement républicain. 

Donc madame la ministre, faîtes œuvre utile contre le séparatisme, pour la liberté associative et la démocratie : engagez-vous pour l’abrogation du CER. 

Parce que sans cela, vous mettez en place les outils du bâillonnement des associations, sans cela, vous pavez de manière irresponsable la voie au Rassemblement national qui, lui, souhaite la mort des associations. 

Dans son « contre-budget » présenté il y a quelques mois, le parti d’extrême-droite prévoyait en effet de couper 3,2 milliards d’euros aux associations, une dépense qualifiée « d’inutile ». 

Mais, ne nous trompons pas, ce choix du RN de tuer les associations n'est pas budgétaire, il est avant tout idéologique et politicien. Les associations c'est tout ce qu'ils détestent car c'est le contre-exemple du monde qu'ils souhaitent promouvoir et sur lequel ils prospèrent. La vitalité associative c'est le refus du rétrécissement individualiste, c'est le souhait de jouer collectif, c'est la construction de la citoyenneté. Autrement dit, c’est un rempart démocratique. Localement, un tissu associatif dense, c'est un vote d’extrême-droite qui s’affaiblit, un vote RN qui recule.

Alors, assez logiquement, là où l'extrême-droite est aux commandes, les associations sont attaquées. A Hayange, par exemple, le maire RN a coupé le gaz et l'électricité au Secours Populaire. A Carcassonne, le maire RN, tout juste arrivé, a exclu la Ligue des droits de l’Homme de la Maison des associations et lui a retiré sa subvention. Pourquoi ? Parce qu’ils se sont opposés à un arrêté municipal anti-mendicité. 

Couper, contrôler, faire chanter ou faire taire : voici la doctrine associative du Rassemblement national. Mais cela semble être de plus en plus la doctrine associative du gouvernement. 

Madame la ministre, le futur projet de loi contre le séparatisme et la future PPL Retailleau inquiètent le tissu associatif. Pouvez-vous assurer que les libertés associatives n’en seront pas des victimes ? Par exemple, on entend que ces textes viendraient donner le pouvoir au préfet d’annuler des subventions octroyées par des collectivités. Qu’en sera-t-il ? 

Ça ne tient plus, nous disent les associations, et pourtant les Français, les Françaises aiment leurs associations. Ils y donnent de leur temps et ils y donnent de leur argent. Mais le feront-ils encore demain ? Sur le prochain budget une menace plane. Le gouvernement va-t-il réduire la défiscalisation des dons aux associations ? Saurez-vous monter au créneau si tel était le cas ? 

Ça ne tient plus, nous disent les associations. Et pour certaines associations ça ne tient vraiment plus. Je parle des ONG de solidarité internationale. Elles sont victimes du retrait massif de l’aide internationale. De l’aide américaine évidemment avec Trump, mais aussi de l’aide française au développement. 

Alors que les conflits et crises internationales se multiplient, les financements publics s'effondrent, la France s’efface et les populations civiles d’ici et d’ailleurs en paient le prix. Prenons le Liban, actuellement sous les bombes. Nous ne sommes plus capables d’aider sa population. Coordination Sud chiffre les conséquences des coupes dans le budget de l’ADP française : Plus de 1 200 projets internationaux ont dû être arrêtés ou réduits, environ 10 000 emplois ont été supprimés en France et dans les pays d’intervention des ONG de solidarité internationale. 


Pendant mes 10 années à fonder puis développer, mon asso de lutte contre la précarité alimentaire, j’ai vu la force des associations, leur utilité absolument vitale pour le pays mais j’ai aussi vu les contraintes et difficultés s’accumuler. Madame la ministre, nous arrivons à un point de rupture pour beaucoup d'entre elles. 

Ma question est donc simple : Souhaitez-vous la mort du mouvement associatif ?

Allons-nous faire comme pour l’industrie, abandonner, laisser filer un secteur stratégique et avec lui des territoires, des emplois ? Dit autrement, après la casse des services publics, le gouvernement se rendra-t-il coupable d’une véritable casse associative ? 

Le gouvernement considère-t-il les associations comme des structures créatrices de valeur utile pour le pays ou comme une dépense budgétaire trop lourde et superflue ? 

Le gouvernement considère-t-il les associations comme des corps intermédiaires légitimes ou comme des structures à bâillonner, à dompter ? 

Le gouvernement considère-t-il les associations comme un prestataire bon marché à qui sous-traiter des politiques publiques ou comme des structures fondées sur l’initiative citoyenne ? 

Et finalement, le gouvernement considère-t-il les associations comme une menace pour la République ou comme de potentiels contre-pouvoirs nécessaires en démocratie ?

Je vous remercie. 


Discours prononcé le mardi 28 avril, dans le cadre du débat sur la vie associative, à l’initiative du Groupe Écologiste et Social.

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Rodolphe Saadé, ses milliards et la justice fiscale